Tiens, des Nouvelles ?

 

ET RUGIR DE PLAISIR

de Sylvie Hérout

 

 

Il était quinze heures précises, ce 14 février quand il replia son journal à regret et se leva dans un soupir. Le bus n’attendrait pas. Ce n’était pas un vendredi à manquer à l’appel ! Elle ne le lui aurait pas pardonné. « Coup double, répétait-elle chaque année. Tu ne connais pas ta chance : une femme née à la Saint-Valentin, ça n’est pas donné à tout le monde. Un seul cadeau, un seul bouquet, et aucune excuse pour oublier. Même pour un étourneau comme toi ! »

A vrai dire, oublier, il ne s’y était jamais hasardé. Ni de son vivant ni depuis. Elle n’avait jamais plaisanté sur l’exactitude ; ni sur grand chose d’ailleurs. Et lui n’aimait pas les ennuis… Soucieux de ne pas la contrarier il avait toujours filé doux, les yeux sur ses chaussures. Ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait commencer. Assez traîné.

 

 

Bah ! Il retrouverait son journal au retour. Il en profiterait pour reprendre l’article à son début, pour mieux comprendre. Les histoires d’horoscope, il n’y connaissait rien. Il avait toujours considéré que c’était des âneries ; mais là, ce qu’il avait lu le laissait rêveur. Et rugir de plaisir…  C’était les quatre mots qui ouvraient la rubrique du Lion, son signe. N’attendez pas, l’enjoignait-on. Il y a des directions à prendre, des projets à mettre en route. La tête lui tournait. Que faire de ces mots trop vagues et trop suggestifs ? Quels projets pouvait-il former ? Quand à rugir, il préférait ne pas y penser mais y pensait tout de même. Il avait envie de voir… de savoir… à quoi il ressemblait, lui, vu du ciel.

En enfilant son pardessus, il remarqua avec un mouvement d'inquiétude la martingale qui pendait lamentablement. Il vit l’œil sévère de Suzanne sur lui et pinça les lèvres en baissant un peu la tête. Il tira d’un geste sec sur le morceau de tissu inutile, croisa avec application les deux pans de son cache-col à carreaux rouge et gris sur sa poitrine, comme elle le faisait pour lui autrefois, puis boutonna un à un les boutons. Il n’avait plus qu'à ajuster son chapeau devant le miroir de l'entrée.

 

Mon Dieu, il allait oublier ! Les fleurs... Depuis dix ans que Suzanne était morte, chaque vendredi après-midi, après avoir cueilli quelques fleurs au jardin, il se rendait en bus au cimetière. Fleurs, une façon de parler, se dit-il en attrapant les maigres branchages noués avec de la ficelle.

Qu’est-ce qu’il avait donc aujourd’hui ? La tête dans les nuages, assurément !

Il claqua la porte derrière lui, tourna deux fois la clé dans la serrure, actionna la clenche pour vérifier l'efficacité de la fermeture et descendit d'un pied précautionneux les marches du perron.

 

Alors il eut envie de regarder le ciel.

Il leva les yeux et vit au-dessus de lui un ciel bleu, vif et glacé. Sans nuage. Un ciel d'hiver comme il les aimait. Tiens, songea–t-il, j’avais oublié comme je les aimais. Le froid mordant sur sa peau et, dans ses yeux, le bleu absolu des matins d’hiver resurgis de l’enfance ; ceux du temps où il parcourait à pied, chaque jour, les quatre kilomètres qui le séparaient de l’école…

Il s'étonna de découvrir seulement qu'il faisait froid, qu’il faisait beau et que le ciel avait un bleu si pur. Malgré son petit tour de jardin obligé pour composer un semblant de bouquet, il n’avait rien remarqué.

 

 

Il resta un moment, le nez en l'air, redécouvrant la puissance du ciel.

Puis il se secoua et reprit sa route en accélérant le pas, non sans lancer un regard vers la vitrine de la pâtisserie. C’est là que, chaque dimanche, après la messe, il achetait deux saint-honorés. Suzanne adorait les saint-honorés. Lui, il préférait les babas au rhum. Mais depuis qu’elle n’était plus là il continuait, par fidélité ou par habitude, à acheter et manger chaque dimanche son saint-honoré, non sans une pieuse pensée pour elle. Il n’en achetait plus qu’un, voilà tout. Pauvre Suzanne, là où elle était, les saint-honorés…

 

Il était arrivé à présent. Déjà il apercevait la masse sombre du bus virer au bout de la route. Derrière le tournant il y avait l’autre route. Celle qui menait à la rivière. Que d’heures passées autrefois avec Jeannot, à pêcher, les pieds dans l’eau. Comme c’était vieux tout ça. D’emblée, Suzanne y avait mis bon ordre. Elle ne supportait pas l’odeur du poisson ; et elle n’aimait guère rester seule. Il se rappela avec un frisson d’effroi sa fureur le jour où il était rentré de la pêche tout excité par la taille de la truite qu’il ramenait. Il avait brandi le poisson au-dessus de sa tête, épaté de fierté. Il n’avait pas eu le temps de la prier de le vider et de le cuisiner pour le dîner qu’elle pointait sur lui et l’animal un index menaçant, sommant l’un et l’autre de disparaître dans l’instant : pas de ça chez elle.

 

Raide dans son pardessus trop étroit il attendait, toujours abîmé dans la contemplation du ciel. Quand le bus arriva à sa portée il fit un geste machinal pour l’arrêter et posa un pied sur le marchepied. L’autre pied restait rivé au sol. Il bredouilla à l’intention du chauffeur : « Excusez… je… j’ai… j’ai oublié… Rien de grave. Je prendrai le suivant. »

Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Décidément il avait la tête sens dessus dessous. Est-ce que le journal y était pour quelque chose ? Il regarda le bus reprendre son accélération. Un vague sourire éclairait son visage.

Il revint sur ses pas et entra dans la pâtisserie. Madame Leblond était seule dans la boutique, debout derrière sa caisse. Il la salua, soulevant un instant son chapeau.

- Beau temps ! Pas vrai, Monsieur Audouard ?

- Magnifique, mais bien froid.

- Ça, c’est sûr. Mais c’est ce qu’y faut pour tuer les microbes.

- En plus, c’est bon pour la terre. Un vrai hiver, comme autrefois.

Raymond, en parlant, lançait des regards furtifs vers les gâteaux.

Alors, l’encouragea-t-elle, qu’est-ce qu’il vous faudra aujourd’hui ? C’est rare qu’on vous voie la semaine.

- Je ne sais pas encore… Je voudrais voir tout ce que vous avez.

- Allez-y, faites donc…

 

Il se tourna vers l’étal des gâteaux. Il y en avait moins que le dimanche mais chaque variété était représentée. Il prit le temps de les détailler, non sans s’être assuré que personne n’attendait derrière lui. Des éclairs et des religieuses, café et chocolat, des millefeuilles, des babas, crème pâtissière ou cerise… Il s’y arrêta un instant mais continua son inventaire, bien décidé à ne rien choisir tant qu’il n’aurait pas tout examiné. Il passa vite sur les saint-honorés et parcourut la rangée des tartelettes aux fruits. Il se rappela qu’enfant il aimait les tartes au citron. Sa mère les faisait si bien, meringuées, acides et sucrées… Il fut tenté.

Il sentait sur lui l’œil rond de madame Leblond.

 

 

- Alors ? Ce sera quoi, Monsieur Audouard ? Un saint-honoré comme d’habitude ?

- Non. Plutôt un baba au rhum, s’il vous plaît. Un avec une cerise au milieu, précisa-t-il.

Elle ouvrit la bouche, la referma, le servit. Il remercia et sortit.

Il fit trois pas sur le trottoir puis s’arrêta, à la recherche d’un banc où s’installer pour déguster son baba. Il imagina les yeux braqués sur lui derrière les rideaux brodés des fenêtres de la rue et y renonça vite. Rentrer chez lui eût sans doute été le plus simple mais il n’en avait pas envie. Pas question de brader son plaisir. Il avait une bien meilleure idée.

 

Il repartit d’un pas résolu vers le tournant, vers la route de la rivière, vers la rivière. Il marchait d’un bon pas, sifflotant, une main au chaud dans la poche de son pardessus, le bouquet coincé contre le bras. Dans l’autre main dansait, au bout d’une ficelle jaune d’or, la pyramide de papier blanc qui abritait le précieux baba.

Arrivé au bord de la Grise, il chercha la pierre plate qui lui servait de tablette autrefois. Il la trouva sans mal ; les lieux n’avaient guère changé et son souvenir restait vif. Dès qu’il l’eut reconnue il lui sourit, la caressa du plat de la main et s’y assit. Les mains croisées autour des genoux, il regardait couler la rivière entre les bosquets éclaircis par l’hiver. Ses yeux suivaient le flux miroitant dans le soleil. Un merle traversa et se posa de l’autre côté, à la recherche de quelque nourriture sans doute. Raymond se redressa, attrapa son bouquet et l’éleva haut au-dessus de sa tête avant de le jeter d’un geste ample le plus loin qu’il pût, en direction du merle qui s’envola. Le bouquet retomba au milieu de la rivière.

 

Il se rassit. Immobile, il le regarda s’éloigner au fil de l’eau jusqu’à ce qu’il ait tout à fait disparu. Alors il entreprit de dénouer la ficelle jaune. Il l’enroula avec soin en une petite pelote serrée. Il déplia le papier du paquet, attentif à ne rien déchirer, à ne rien précipiter.

Désormais il avait tout son temps.

 

 

Il contempla un moment le baba, gonflé, luisant, couleur de pain d’épice, posé sur son carré de carton blanc. Il commença par cueillir la cerise confite avec les lèvres. Il la tourna et la retourna plusieurs fois dans sa bouche avant de la croquer lentement, les yeux mi-clos, puis il saisit à deux mains le baba et y planta les dents, s’appliquant en même temps, à l’aide de sa langue, à retenir un peu du rhum qui s’échappait de toutes parts…

 

 

Sylvie Hérout DR