CONTE LA DESSUS, TU VERRAS...
(Montmartre)
Dans cette nouvelle rubrique, vous pourrez consulter et nous faire parvenir, des nouvelles des contes, et tout autre écrit, imaginatif, insolite, drôle ou plus dérangeant...
Marie Madeleine
au Tombeau
par Mariéva Sol
Elle avait le cœur lourd, Marie, elle avait un cœur qui lui faisait mal, elle avait à l’âme une douleur lancinante comme une qui, après avoir ri et chanté, après s’être enivrée de joie, avait été fauchée par la désillusion la plus amère et la plus intense. Il ne lui restait rien du bonheur passé, pas même un désir de continuer à vivre dans un monde où le maître aimé n’était plus. Des images lui venaient des jours de liesse. Elle avait souvent devant les yeux maintenant des souvenirs qui l’assaillaient brièvement comme des éclairs et lui faisaient plus mal encore. Elle revoyait le sourire de Jésus lorsque avec amitié il l’avait regardée alors qu’ils étaient en route vers la ville de Jérusalem depuis le matin. Il lui avait dit ce soir-là « Alors Marie tu es fatiguée ? » Intimidée, elle avait rougi et elle avait répondu « Oui Seigneur, j’ai mal aux pieds mais avec toi je pourrais aller encore plus loin. » Elle revoyait ses belles mains aux doigts longs et racés lorsqu’il partageait le pain entre eux tous, des mains faites pour caresser les joues des enfants, des mains faites pour consoler, pour réconforter, pour entraîner les plus faibles. Et puis, parfois, il posait affectueusement sa main sur son épaule un instant et alors elle, la disciple fervente, elle se sentait forte, elle se sentait vivre. Et puis il y avait son regard. Ah son regard, il vous transperçait l’âme et le corps d’une douce chaleur. Cela faisait comme quand le soleil vous assaille le matin lorsque l’on ouvre les volets. Et puis sa voix, ô sa voix, une voix chaude, enveloppante mais claire et musicale, une voix de source, une voix douce mais grave qui vous berçait de son harmonie comme le chant du monde en été.
Elle eut un sanglot. Plus rien ne subsistait. Toute espérance était morte définitivement. Tant de bonheur jeté au tombeau avec lui. D’ailleurs elle aussi habitait ce tombeau désormais. Il s’était refermé sur sa joie de femme, sur sa vie de jeune fille, sur ses enthousiasmes, sur ses rires désormais étouffés, détruits. Elle se souvint, il y avait eu cette horreur incompréhensible, cette atrocité, il y avait eu ce jour où la souffrance à son paroxysme avait tout anéanti, le jour du mal dans sa toute puissance, du mal absolu, le jour de la torture. Elle aussi, dans son cœur, dans son âme elle l’avait ressentie cette torture, sans rien comprendre, affolée, jetée aux abîmes du désespoir. Elle avait hurlé « non, non » « pourquoi mon Dieu, pourquoi ? » Elle avait crié « pitié ». Les soldats n’entendaient aucune de ses supplications. Jamais elle n’avait eu à supporter autant de douloureuse impuissance. Et puis il avait été enseveli comme un chien, sans même une toilette mortuaire, lui, le sage, le saint, le miséricordieux, le vénéré, lui qui chantait les merveilles du Ciel, lui qui disait « mon Père » lorsqu’il parlait du roi de l’univers, lui qui par sa divine tendresse guérissait les lépreux et les boiteux. Après le jour du cauchemar elle avait pleuré jusqu’à ne plus pouvoir verser une larme de plus. Elle s’était vidée de toutes ses allégresses passées, elle s’était désenchantée. En quelques heures cette enfant était devenue vieille, pitoyable.
Au matin du troisième jour comme une automate elle avait préparé quelques parfums et avait retrouvé assez de courage pour se rendre au tombeau. Le revoir, même mort, même dépouillé de tout, dépouillé de vie, le revoir et le toucher, l’aider à gagner le Ciel par un ultime élan de son attachement et par les soins rituels dont son corps, devenu cadavre, avait besoin. Quand elle arriva en vue du tombeau elle eut un nouveau choc. La lourde pierre avait été enlevée, roulée sur le côté. Bientôt elle comprit que le tombeau était vide. On l’avait donc enlevé son Seigneur ! Ce fut un nouveau tourment qui l’accabla. Elle se sentit perdue, dépossédée du peu qui lui restait, alors même qu’il ne lui restait rien. Elle eut peur pour lui qui pourtant n’était plus, peur qu’il y ait profanation, peur qu’on n’ait fait encore plus de mal qu’il n’était possible à celui qui n’avait jamais fait que le bien. Elle fut troublée par un moment d’égarement. Elle ne savait que penser, que décider. Mais elle aperçut le jardinier. Cette présence humaine au cœur du jardin des désolations lui redonna un peu de lucidité. Elle s’approcha du bonhomme qui semblait être charitable. Elle ne savait pas pourquoi mais elle avait confiance en cet ouvrier qu’elle ne connaissait pas. Alors elle lui posa la question qui l’affolait « Le tombeau est vide, sais-tu où on a mis mon maître ? » Et l’homme la regarda. Et l’homme lui dit doucement « Marie ». Elle le reconnut à ce regard, à cette voix. C’était ce regard qui la remplissait de miel et de joie, c’était cette voix qui la faisait vibrer lorsqu’elle l’entendait et revivre à chaque découragement. C’était ...Lui. En une seconde une joie immense la baigna, la submergea. En une seconde elle fut happée par l’enfance et par le bonheur. En un instant elle retrouva tout ce qui lui avait été arraché si cruellement, son insouciance, sa confiance, sa grandiose espérance et son enthousiasme, son courage. Bousculée par cette vague gigantesque elle tomba à genoux aux pieds de l’être aimé. Elle balbutia « Maître ». Elle n’était pas stupéfaite, elle était heureuse, infiniment, définitivement. Il lui dit de ne pas le retenir, qu’il devait monter vers le Père, d’aller trouver ses frères pour les avertir et les rassurer. Elle ne comprit pas tout, éblouie, trop envahie par cette allégresse soudaine. Et puis il disparut à ses yeux. Alors sans plus s’étonner elle se releva. Elle riait, elle avait compris enfin. Et puis soulagée elle pleura doucement. Elle avait retrouvé ses larmes que l’affliction avait taries. Mais ce n’étaient plus les même larmes. Ces larmes-ci étaient celles de la joie intense et de l’émotion, celle que seul le ciel peut offrir en plénitude d’amour. Légère elle lissa sa jupe, elle secoua ses cheveux d’un mouvement de tête juvénile. D’un revers de main insouciant elle s’essuya les yeux et, ramassant son panier tombé à ses pieds, elle tourna le dos au tombeau et prit la route de Jérusalem pour obéir aux ordres du Maître et prévenir les disciples de la résurrection de Jésus.
Marièva Sol DR
Inédit juillet 2020
André et Art Macc

Le ravissement de Sainte Marie-Madeleine, groupe sculpté par Charles Marochetti
CONTE SANS TITRE
( et sans commentaire )
par Hervé Gosse

Il y a longtemps que je t’aime
Il y a longtemps que tu m’aimes
Il y a longtemps que je te le dis
Il y a longtemps que tu ne m’écoutes pas
Il y a longtemps que je fais la vaisselle
Il y a longtemps que tu ne la fais pas
Il y a longtemps que je fais le ménage
Il y a longtemps que tu ne me ménages pas
Il y a longtemps que tu veux partir
Il y a longtemps que je veux rester
Il y a longtemps que çà dure
Il y a longtemps que tu fais de la couture
Il y a longtemps qu’on aurait dû se raccommoder
Il y a longtemps que je file tout doux
Il y a longtemps que notre ménage tient à un fil
Il y longtemps que tu te défiles
Il y a longtemps que je file du mauvais coton
Il y a longtemps que notre union tient sur le fil du
rasoir
Il y a longtemps que tu te rases avec moi
Il y a longtemps que tu me passes des savons
Il y a longtemps que je passe l’éponge
Il y a longtemps que tu t’en laves les mains
Il y a longtemps que je ne lève pas le petit doigt
Il y a longtemps que tu tires sur la ficelle
Il y a longtemps que je pense à me pendre
Il y a longtemps que nous avons la corde au cou
Il y a longtemps que c’est le nœud du problème
Il y a longtemps que nous aurions dû trancher
Il y a longtemps que nous nous faisons la guerre
Il y a longtemps que nous nous fusillons du regard
Il y a longtemps que nous sommes dos au mur
Il y a longtemps que nous avons fait le mur
Il y a longtemps que nous devrions fêter çà
Il y a longtemps que nous devrions ouvrir une bouteille
Il y a longtemps que nous avons pris de la bouteille
Il y a longtemps que nous nous bouchons les oreilles
Il y a longtemps que nous finissons par nous entendre
Il y a longtemps que je prête l’oreille à tes désirs
Il y a longtemps que je porte un appareil auditif
Il y a longtemps que j’admire ton œil de verre
Il y a longtemps que tu prends un air de m’as-tu-vue
Il y a longtemps que je ne vois que toi
Il y a longtemps que tu ne vois pas que moi
Il y a longtemps que je t’aime
Il y a longtemps que tu ne l’as pas oublié
Hervé GOSSE DR
sur la scène ouverte 2017
Les rêves avaient leurs bateaux à voile
par Agnès Raveloson

J’en ai vu moi, sur la planète renaître les beaux jours
Je me suis assoupie aux pays des rêves d’hiver,
J’empruntais un taxi brousse, bonne Etoile bonjour,
Cet instant était agréable.sur ce chemin de terre
C’était un dimanche, j’ignorais l’heure du départ,
Des heures avalées, des kilomètres parcourus,
Dans cette aventure rare, c’était un monde à part,
Les côtes sablonneuses des pécheurs, pieds nus.
Un mètre et demi d’espadon une belle prise
Le fumage à même le sol était vite prêt.
Les chefs indigènes s’invitaient par surprise,
Ils préféraient consommer les poissons frais.
L’appel de l’autre rive, magnifique plage.
Un parc d’herbes vertes, un rêve de tortue.
L’oiseau de paradis s’éloignait du rivage.
Ce hideux reptile était un gros caïman repu.
Le désert de sable gagnait sur la végétation,
La lenteur du fleuve, hymne à la douceur.
Les femmes en lamba oany, paréo de tradition
S’adonnaient au rite du café, en pleine chaleur.
A l’ombre des baobabs, le point de ralliement,
Tenues multicolores, la foule endimanchée.
Les joyeux lémuriens voltigeaient fièrement,
Les moineaux piaillaient autour de leur couvée.
Au loin, 14h52 un dimanche, le cocorico retentit,
Derrière l’arbre du voyageur encore je me tapis,
Le grand oiseau de zinc, à12h52, me posait à Roissy
Un dimanche, je cherchais encore midi à 14h, éblouie.
Je le croisais chaque jour
Ce fabuleux astronaute
Qui racontait notre planète,
Il était dans l’espace,
Non par hasard, ni par chance,
Fasciné par la terre
Il saisissait l’instant,
Photos à couper le souffle,
Merveilles de l’Univers
Les îles grecques,
Vol au dessus de l’Europe,
Athènes brillait
La Grande Ile Rouge,
En forme du pied gauche,
L’Océan Indien
Nuit spectaculaire,
Aux aurores boréales,
Paris-lumière
Sur l’Angleterre,
Brume sur Londres,
Dame lune s’animait
Autour de la terre,
Coucher, lever du soleil
Seize fois par jour
Coucher fantastique,
Sur l’Océan Atlantique,
Au dessus du centre
Parfait reflet,
Sur la Méditerranée
L’astre lumineux
L’Egypte, le désert,
Le Nil serpentait le long
Des Pyramides
Douceur matinale,
Sur la Cordillère des Andes,
Le rêve, la magie
Sur sa côte est,
La grande barrière de corail
L’immense Australie
Une rare beauté,
L’Italie dans une nuit d’été
Malte, Sicile, Capri
La mer de glace
Mont Blanc, Aiguille du Midi
Refuge de Goûter
Une blessure,
Sur l’écorce terrestre,
Le volcan Etna
La Patagonie,
Perle de l’Amérique du Sud,
Monts et Océans en harmonie
Nuit claire étoilée,
Sur le vieux monde historique,
Le Caire, Tel-Aviv, Jérusalem
Crème de beauté,
Les nuages polaires,
Notre bout du monde !
C’est ainsi que nous allions au célèbre festival
Ciel et terre se mariaient, partir était du voyage
Le plus loin, le plus haut sur un parcours sidéral
Les rêves avaient leurs bateaux à voile dans les nuages
La vie était un trésor, on ne le savait pas encore
Il fallait être capable de larguer les amarres,
De s’en aller devant, toute voile dehors
Pour découvrir soudain l’inconnu, sans crier gare
Partir c’était quitter le royaume de son enfance
Pour rentrer dans le dehors sans se retourner
Quitter l’esplanade de l’idéal avec confiance
Là où tout était facile, loin de la réalité
Vivre c’était le changement, partir en voyage
En nomade, interroger chaque pierre,
Chaque grain de sable, demander à chaque visage
De me dire qui je suis, es-tu l’Autre, ma lumière ?
L’ennui était à la mode, la musique abandonnée
Là où les blés mourraient pour donner leur fruit,
Long voyage au fond de soi-même, savoir aimer,
Pourquoi dites-vous que les musiciens se sont-ils tus ?
Les fatigués de vieillir et de vivre, aussi
Venez les gens las, les mots prenaient visage
Les mots en vacances étaient retournés en poésie
Ils avaient pris leur liberté, vive le voyage
Heureux sont ceux qui ont voyagé et beaucoup ri
Partir c’est naître de fil en aiguille, vite partez
Plein de promesses, demain vous sourit,
Le vrai voyage, c’était partir, c’était d’y aller !
Agnès RAVELOSON DR
"Le Voyage imaginairer" 2016
RUMEURS DANS LA JUNGLE
par Hervé Gosse

Il paraît que M. BARZAN est de retour à Paris. Il aurait acheté un carré de terre dans la jungle. Je lui offrirais bien un peu de désherbant. On dit qu’il a toujours son maillot de bain car c’est un bon nageur. Il aurait décroché des médailles olympiques et nagé plus tard dans des films de série B.
J’ai entendu dire que, là bas, il ne vivrait pas comme ici : à côté de chez lui, un tigre, paraît-il, ferait ronfler son moteur, un crocodile ne fermerait jamais sa gueule, une chauve souris n’aurait plus de cheveux.
Le pire, dit-on, ce serait son voisin, M. GONG. Il ferait toujours du bruit. Il serait roi chez lui. Il viendrait sonner à la porte de M. BARZAN toutes les trois minutes. Cela se répèterait quinze fois de suite. Cela donnerait envie à M. BARZAN de le boxer et de le mettre KO avant la fin. La femme de M. GONG se plaindrait. Il se comporterait, paraît-il, comme un animal.
Depuis, la rumeur court qu’il a été arrêté pour violence conjugale puis mis en cage et transporté aux Etats Unis.
Il paraît que M. BARZAN, quand il entendait son voisin cogner à sa porte avec ses gants, attrapait une liane et se sauvait avec ELIANE, sa compagne. Il poussait un cri de soulagement, paraît-il.
Là-bas, il ne pouvait compter sur personne, surtout pas sur le comte, le comte BAROFF, je crois, celui qui, paraît-il, possédait un château dans la jungle. Je me suis laissé dire qu’il invitait des équipes de tournage de tous pays, venus pour réaliser des films soi disant d’aventures. Là, semble-t-il, il attirait tous ces gens chez lui, en leur offrant de bons gueuletons. Aussi, gueulait-t-on partout sur les toits, que les invités, aux abois, étaient chassés dans les bois.
La rumeur circule : le comte BAROFF serait depuis longtemps un assassin. C’est ce que diraient tous ceux qui auraient évité ses flèches, tel Guillaume et son fils, qui, dit-on, viendraient de Suisse.
Hervé GOSSE DR
sur la scène ouverte "La Rumeur" 2016


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