TIENS DES NOUVELLES ?

 

 

Une belle poire !

d'Alain Briantais

 

 

 

 

 

Pour lui, l’espoir était… Une poire !

Une belle poire !

Une juteuse et délicate pépée qu’il fallait bichonner

Bien ronde, bien ferme et bien fruitée…

Qu’il fallait partager

À quoi ça sert l’espoir s’il n’est pas partagé ?

 

Pour en profiter toute la vie, il l’accrocha à Bijou…

Oui !… Euh !… Il a donné des noms à tous ses arbres fruitiers

Jovial, Bancal, Tordu, Simplet et Bijou

Comme les sept nains, sauf que lui n’a que cinq poiriers.

 

Voilà donc Bijou avec une bouteille autour du cou…

Du bras… Euh !… Du doigt… ?

Une grosse bouteille !

Et pas accrochée n’importe comment… !

Bien inclinée et bien orientée pour pas que l’espoir pourrisse

avec les désagréables giclées de mars et parfois de mai

 

 

 

 

 

Vous allez m’ dire :

« À quoi ça sert de mettre l’espoir en bouteilles ? »

Ah ! Ah ben oui ! C’est vrai ça !…

 

En tout cas, il a accroché cette bouteille

Sous la bonne lune…
Et à une efflorescence de Bijou qu’il avait bien repérée.

Le soleil, généreux, bavard et curieux a fait le reste.

Mon Dieu ! Qu’elle était belle et joufflue cette poire

Dans son palais de verre.

 

Après, Gustave… Car il s’appelle Gustave,

À versé dans sa bouteille la meilleure eau-de-vie de la région,

Un pur nectar !

Et il a mis l’espoir à la cave.

 

Vous allez m’ dire :

« À quoi ça sert de mettre l’espoir à la cave, là où il fait noir ? »

Ah ! Ben oui ! Ben oui ! Ça c’est vrai aussi !

Quoique… Quoique… Dans le noir, on a parfois besoin d’une poire

Euh ! d’espoir !

 

L’espoir est resté trois ans à la cave.

Gustave y dit toujours qu’y faut prendre son temps.

 

Quand il sortit la bouteille, il avait la larme à l’œil,

Mon Dieu, qu’elle était belle cette bouteille

Avec son trésor au milieu !

Et quelle couleur !

 

Dans les mois qui ont suivi,

Tous les habitants du village sont venus chez Gustave,

Le facteur en premier,

Puis la fleuriste et la boulangère

Et les enfants du fossoyeur, qu’avaient même pas dix ans, ou pas beaucoup plus…

 

Comme ça marchait vraiment bien,

Gustave a multiplié les bouteilles et… Il a acheté un verger proche de chez lui.

Il a encore nommé tous ces nouveaux arbres…

Curieux, Feignant, Grincheux, Ministre

Il avait dû trop boire ce jour-là, ou même ironiser sur…

 

 

Ensuite, on est venu de partout

Et de très loin même…

Gustave n’envoyait rien par la poste

Il disait : « L’espoir, y faut v’nir le chercher… À domicile »

 

Voilà !

Gustave a fait fortune

Mais… Fortune de cœur et de rencontres !

 

Vous allez m’ dire :

« Et les pépins ? Les pépins dans la poire ?

 

Ah ! Ah ben oui ! Ben oui !

Gustave y disait : « les pépins ! Ah les pépins !
On a tous des pépins dans la vie,
mais avec l’eau-de-vie, y sont plus mous, beaucoup plus mous ! »

 

 

Allez un p’tit coup !

Un p’tit coup après cette mauvaise nouvelle

Un p’tit coup pour remonter la pente

Y’a pas d’mal à s’faire du bien !

 

 

Alain Briantais DR

 

 


 

 

 

 

 

J'ai rêvé qu'un chat

prenait ma place

d'Hervé Gosse

 

 

 

Dans mes rêves, l’amour de mes parents commençait à s’effacer. Ma mère, fatiguée, dormait en boule. Papa faisait ses griffes dans son nouveau métier. Ils commençaient à me montrer les dents et, souvent, je leur hérissais le poil.

 

Ils venaient d’acheter un chat. Il avait un pelage blanc, bien épais, tacheté de noir, sur le front et sur le bout des pattes. Il avait le poil bien lisse que les mains de mes parents caressaient dans le bon sens.

 

 

 

 

Ce chat faisait toujours parler de lui. Mes parents le craignaient quand Il faisait le dos rond en s’étirant les pattes et que ses griffes crissaient sur le plancher. Il les affutait en les frottant sur les pieds d’un pupitre et aussi sur les cordes d’un violon laissé par ma mère sur la table du séjour. Ma mère était convaincue qu’il saurait jouer bientôt de cet instrument.

 

 

Le chaton, mes parents l’ont appelé MOZART. Très vite, ils l’ont choyé. Ils l’ont fait dormir dans sa chambre où je l’entendais miauler la nuit. Mes parents l’écoutaient, assis dans le canapé. J’étais enfermé dans la cuisine et lui se pavanait.

 

Mes parents écoutaient de la musique classique. Ma mère, qui suivait des cours de danse, s’entraînait à faire des entrechats. Mon père consultait des albums remplis de photos de minous. Passionné de généalogie, il s’étonnait de voir, à chaque génération, tant de chats dans la famille. Il y en avait des noirs, des blancs, des rayés. Certains avaient des moustaches finement taillées, d’autres plus épaisses, juste sous le nez. Plusieurs les avaient à l’horizontale ou recourbées. Les moustaches cachaient le bas des visages mais les bouches

s’ouvraient sur des dents impeccables. Les chats ne se rasaient pas mais aucun n’avait la barbe sale. Il y avait aussi de jolies photos de chattes, comme celles de la Chatte « Beauté », une minette au joli sourire.

 

 

 

 

Mon père, le chaton sur les genoux, semblait fasciné par ces photos.

 

Dans ces albums, Il enlevait d’autres photos, celles des ânes notamment. Il disait que c’était des animaux que possédaient les vieilles générations, vivant dans des fermes à la campagne. C’était des gens arriérés, affublés de bonnets, qui n’apprenaient rien à l’école. Mon père notait que l’un d’eux avait quand même essayé de faire médecine et qu’un autre avait tenté d’être instituteur. Mais ces deux là, bien qu’ils fussent des ânes parfaits, ne pouvaient ni éduquer ni soigner d’autres ânes. Mon père louait alors ses premiers ancêtres qui se déplaçaient à cheval.

 

Mon père disait que ces ânes se croyaient supérieurs aux autres espèces. Ils n’auraient pas eu honte d’être portés par des hommes. L’habitude s’était d’ailleurs déjà répandue en Espagne où il était interdit de voyager à dos d’âne.

 

 

 

 

 

Dans des rêves ultérieurs, c’est moi qui jouais le rôle d’un âne. Ma famille avait alors besoin d’argent. Mes parents se mettaient à quatre pattes sur le sol de la cuisine, à la recherche du moindre centime. Ils m’accusaient de leur coûter trop cher. D’un commun accord, ils m’avaient attaché un sac sur le dos pour y faire glisser toutes les pièces qu’ils pouvaient trouver. Le sac grossissait peu à peu. J’étais chargé de conserver les économies de la famille. Je me voyais déjà comme le plus friqué du quartier. A quoi bon ! Je ne pouvais pas dépenser mon argent de poche!

 

Bientôt, le sac fut plein. Je ne pouvais plus avancer. Mes parents me poussaient aux fesses et me tiraient par la bride.

Ils m’amenèrent un jour à la Caisse d’Epargne. Là, je fus ovationné par une foule d’employés. Je me frayais un chemin jusqu’à la caisse. Les pièces remplirent deux coffres blindés. Le Directeur me caressait le dos, faisait un discours et remerciait toute la famille.

 

Sur le chemin du retour, personne ne me parlait. On ne me laissait pas entrer dans la maison. Mes parents se concertaient. Ils étaient d’accord. Ils n’avaient pas besoin d’un âne. Un âne devait quitter un jour ou l’autre sa famille. Ils vendraient l’âne et mettraient l’argent dans une tire lire.

 

 

 

 

Parfois, mon père s’arrêtait sur quelques photos de singes qui le faisaient rire. Il disait que c’était des êtres un peu plus malins que les autres. Autrefois, précisait-il, ils avaient réussi dans le domaine artistique. Certains avaient peint des portraits de famille, en embellissant les modèles, surtout au niveau des oreilles. Cependant, mon père ne les tenait pas autant en estime que les chats.

MOZART ne m’aimait pas. Mes parents avaient beau le raisonner, dès qu’il me voyait, il sortait les griffes et montrait les dents. On me disait toujours qu’il était gentil et qu’il ne faisait pas de bêtises. Il n’était jamais puni.

Quand le chat ne rentrait pas à la maison, mon père et ma mère s’inquiétaient. Ils oubliaient de me donner à manger. Ils faisaient le tour du jardin, à la recherche de l’animal. Le soir, si MOZART ne venait pas, ils se rassuraient en se disant qu’il chassait les souris.

 

 

Dès que j’étais au lit, ils imploraient la venue de MOZART. Ils miaulaient, ce qui me faisait peur. Ils s’étaient laissé pousser les ongles. Ils grattaient à la porte de la cuisine. Enervés, anxieux, ils entraient parfois et lapaient une assiette de lait posée sur le sol. Si le chat se pointait, ils miaulaient tous les trois.

 

 

 

 

Une nuit, au début de l’hiver, MOZART est entré dans la cuisine, avec d’autres matous. La porte n’était pas fermée. Ils ont rodé pendant des heures autour de ma cage. J’ai eu beau crier, mes parents n’ont rien entendu. Avec son archet, ma mère faisait crisser les cordes de son violon. Mon père s’était mis à jouer de la flûte. MOZART ne vint pas les voir. Au matin, ma cage était vide et mon berceau renversé.

 

Mes parents lancèrent un avis de recherche auprès de la police de l’Etat pour me retrouver et mettre la main sur MOZART. Au bout de quelques mois, il n’y avait aucun résultat. Ils pensèrent que la police avait d’autres chats à fouetter. Ils achetèrent un nouveau chat et n’eurent plus d’enfant.

 

 

 

 

C’était un bébé chat qu’ils nourrissaient au biberon. Il dormait toutes les nuits dans un petit lit, installé dans la chambre d’enfant. Mes parents se levaient dès qu’il miaulait et ils le cajolaient s’il faisait des cauchemars.

 

 

Hervé GOSSE DR

 


 

 

 

ET RUGIR DE PLAISIR

de Sylvie Hérout

 

 

Il était quinze heures précises, ce 14 février quand il replia son journal à regret et se leva dans un soupir. Le bus n’attendrait pas. Ce n’était pas un vendredi à manquer à l’appel ! Elle ne le lui aurait pas pardonné. « Coup double, répétait-elle chaque année. Tu ne connais pas ta chance : une femme née à la Saint-Valentin, ça n’est pas donné à tout le monde. Un seul cadeau, un seul bouquet, et aucune excuse pour oublier. Même pour un étourneau comme toi ! »

A vrai dire, oublier, il ne s’y était jamais hasardé. Ni de son vivant ni depuis. Elle n’avait jamais plaisanté sur l’exactitude ; ni sur grand chose d’ailleurs. Et lui n’aimait pas les ennuis… Soucieux de ne pas la contrarier il avait toujours filé doux, les yeux sur ses chaussures. Ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait commencer. Assez traîné.

 

 

Bah ! Il retrouverait son journal au retour. Il en profiterait pour reprendre l’article à son début, pour mieux comprendre. Les histoires d’horoscope, il n’y connaissait rien. Il avait toujours considéré que c’était des âneries ; mais là, ce qu’il avait lu le laissait rêveur. Et rugir de plaisir…  C’était les quatre mots qui ouvraient la rubrique du Lion, son signe. N’attendez pas, l’enjoignait-on. Il y a des directions à prendre, des projets à mettre en route. La tête lui tournait. Que faire de ces mots trop vagues et trop suggestifs ? Quels projets pouvait-il former ? Quand à rugir, il préférait ne pas y penser mais y pensait tout de même. Il avait envie de voir… de savoir… à quoi il ressemblait, lui, vu du ciel.

En enfilant son pardessus, il remarqua avec un mouvement d'inquiétude la martingale qui pendait lamentablement. Il vit l’œil sévère de Suzanne sur lui et pinça les lèvres en baissant un peu la tête. Il tira d’un geste sec sur le morceau de tissu inutile, croisa avec application les deux pans de son cache-col à carreaux rouge et gris sur sa poitrine, comme elle le faisait pour lui autrefois, puis boutonna un à un les boutons. Il n’avait plus qu'à ajuster son chapeau devant le miroir de l'entrée.

 

Mon Dieu, il allait oublier ! Les fleurs... Depuis dix ans que Suzanne était morte, chaque vendredi après-midi, après avoir cueilli quelques fleurs au jardin, il se rendait en bus au cimetière. Fleurs, une façon de parler, se dit-il en attrapant les maigres branchages noués avec de la ficelle.

Qu’est-ce qu’il avait donc aujourd’hui ? La tête dans les nuages, assurément !

Il claqua la porte derrière lui, tourna deux fois la clé dans la serrure, actionna la clenche pour vérifier l'efficacité de la fermeture et descendit d'un pied précautionneux les marches du perron.

 

Alors il eut envie de regarder le ciel.

Il leva les yeux et vit au-dessus de lui un ciel bleu, vif et glacé. Sans nuage. Un ciel d'hiver comme il les aimait. Tiens, songea–t-il, j’avais oublié comme je les aimais. Le froid mordant sur sa peau et, dans ses yeux, le bleu absolu des matins d’hiver resurgis de l’enfance ; ceux du temps où il parcourait à pied, chaque jour, les quatre kilomètres qui le séparaient de l’école…

Il s'étonna de découvrir seulement qu'il faisait froid, qu’il faisait beau et que le ciel avait un bleu si pur. Malgré son petit tour de jardin obligé pour composer un semblant de bouquet, il n’avait rien remarqué.

 

 

Il resta un moment, le nez en l'air, redécouvrant la puissance du ciel.

Puis il se secoua et reprit sa route en accélérant le pas, non sans lancer un regard vers la vitrine de la pâtisserie. C’est là que, chaque dimanche, après la messe, il achetait deux saint-honorés. Suzanne adorait les saint-honorés. Lui, il préférait les babas au rhum. Mais depuis qu’elle n’était plus là il continuait, par fidélité ou par habitude, à acheter et manger chaque dimanche son saint-honoré, non sans une pieuse pensée pour elle. Il n’en achetait plus qu’un, voilà tout. Pauvre Suzanne, là où elle était, les saint-honorés…

 

Il était arrivé à présent. Déjà il apercevait la masse sombre du bus virer au bout de la route. Derrière le tournant il y avait l’autre route. Celle qui menait à la rivière. Que d’heures passées autrefois avec Jeannot, à pêcher, les pieds dans l’eau. Comme c’était vieux tout ça. D’emblée, Suzanne y avait mis bon ordre. Elle ne supportait pas l’odeur du poisson ; et elle n’aimait guère rester seule. Il se rappela avec un frisson d’effroi sa fureur le jour où il était rentré de la pêche tout excité par la taille de la truite qu’il ramenait. Il avait brandi le poisson au-dessus de sa tête, épaté de fierté. Il n’avait pas eu le temps de la prier de le vider et de le cuisiner pour le dîner qu’elle pointait sur lui et l’animal un index menaçant, sommant l’un et l’autre de disparaître dans l’instant : pas de ça chez elle.

 

Raide dans son pardessus trop étroit il attendait, toujours abîmé dans la contemplation du ciel. Quand le bus arriva à sa portée il fit un geste machinal pour l’arrêter et posa un pied sur le marchepied. L’autre pied restait rivé au sol. Il bredouilla à l’intention du chauffeur : « Excusez… je… j’ai… j’ai oublié… Rien de grave. Je prendrai le suivant. »

Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Décidément il avait la tête sens dessus dessous. Est-ce que le journal y était pour quelque chose ? Il regarda le bus reprendre son accélération. Un vague sourire éclairait son visage.

Il revint sur ses pas et entra dans la pâtisserie. Madame Leblond était seule dans la boutique, debout derrière sa caisse. Il la salua, soulevant un instant son chapeau.

- Beau temps ! Pas vrai, Monsieur Audouard ?

- Magnifique, mais bien froid.

- Ça, c’est sûr. Mais c’est ce qu’y faut pour tuer les microbes.

- En plus, c’est bon pour la terre. Un vrai hiver, comme autrefois.

Raymond, en parlant, lançait des regards furtifs vers les gâteaux.

Alors, l’encouragea-t-elle, qu’est-ce qu’il vous faudra aujourd’hui ? C’est rare qu’on vous voie la semaine.

- Je ne sais pas encore… Je voudrais voir tout ce que vous avez.

- Allez-y, faites donc…

 

Il se tourna vers l’étal des gâteaux. Il y en avait moins que le dimanche mais chaque variété était représentée. Il prit le temps de les détailler, non sans s’être assuré que personne n’attendait derrière lui. Des éclairs et des religieuses, café et chocolat, des millefeuilles, des babas, crème pâtissière ou cerise… Il s’y arrêta un instant mais continua son inventaire, bien décidé à ne rien choisir tant qu’il n’aurait pas tout examiné. Il passa vite sur les saint-honorés et parcourut la rangée des tartelettes aux fruits. Il se rappela qu’enfant il aimait les tartes au citron. Sa mère les faisait si bien, meringuées, acides et sucrées… Il fut tenté.

Il sentait sur lui l’œil rond de madame Leblond.

 

 

- Alors ? Ce sera quoi, Monsieur Audouard ? Un saint-honoré comme d’habitude ?

- Non. Plutôt un baba au rhum, s’il vous plaît. Un avec une cerise au milieu, précisa-t-il.

Elle ouvrit la bouche, la referma, le servit. Il remercia et sortit.

Il fit trois pas sur le trottoir puis s’arrêta, à la recherche d’un banc où s’installer pour déguster son baba. Il imagina les yeux braqués sur lui derrière les rideaux brodés des fenêtres de la rue et y renonça vite. Rentrer chez lui eût sans doute été le plus simple mais il n’en avait pas envie. Pas question de brader son plaisir. Il avait une bien meilleure idée.

 

Il repartit d’un pas résolu vers le tournant, vers la route de la rivière, vers la rivière. Il marchait d’un bon pas, sifflotant, une main au chaud dans la poche de son pardessus, le bouquet coincé contre le bras. Dans l’autre main dansait, au bout d’une ficelle jaune d’or, la pyramide de papier blanc qui abritait le précieux baba.

Arrivé au bord de la Grise, il chercha la pierre plate qui lui servait de tablette autrefois. Il la trouva sans mal ; les lieux n’avaient guère changé et son souvenir restait vif. Dès qu’il l’eut reconnue il lui sourit, la caressa du plat de la main et s’y assit. Les mains croisées autour des genoux, il regardait couler la rivière entre les bosquets éclaircis par l’hiver. Ses yeux suivaient le flux miroitant dans le soleil. Un merle traversa et se posa de l’autre côté, à la recherche de quelque nourriture sans doute. Raymond se redressa, attrapa son bouquet et l’éleva haut au-dessus de sa tête avant de le jeter d’un geste ample le plus loin qu’il pût, en direction du merle qui s’envola. Le bouquet retomba au milieu de la rivière.

 

Il se rassit. Immobile, il le regarda s’éloigner au fil de l’eau jusqu’à ce qu’il ait tout à fait disparu. Alors il entreprit de dénouer la ficelle jaune. Il l’enroula avec soin en une petite pelote serrée. Il déplia le papier du paquet, attentif à ne rien déchirer, à ne rien précipiter.

Désormais il avait tout son temps.

 

 

Il contempla un moment le baba, gonflé, luisant, couleur de pain d’épice, posé sur son carré de carton blanc. Il commença par cueillir la cerise confite avec les lèvres. Il la tourna et la retourna plusieurs fois dans sa bouche avant de la croquer lentement, les yeux mi-clos, puis il saisit à deux mains le baba et y planta les dents, s’appliquant en même temps, à l’aide de sa langue, à retenir un peu du rhum qui s’échappait de toutes parts…

 

 

Sylvie Hérout DR