04/06/2021 Alain Pizerra lit ses poèmes et présente PleinSens,à la Lucarne des écrivains Posté le 01/06/2021 - Par lla Ruche des arts, Michèle Lassiaz,Alain Pizerra, Christian Lafont Sur le Feu de la Ruche
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Alain Pizerra
lit ses poèmes et présente PleinSens

Le Vendredi 04 Juin 2021
de 16h00 à 17h00
à
La Lucarne des Ecrivains
115 rue de l'Ourcq
Paris 19ème
Metro: 2,12 Stalingrad et Crimée
bus 54 ou à pied par rue Riquet et Curial
Les réactions
Patrick NEGRIER Le 02/10/2023 à 10:33:40
ALAIN PIZERRA ET LE TRAVAIL POÉTIQUE
Alain Pizerra, né en 1951, est l’auteur de deux recueils de poésie. Le premier s’intitule : Le Caïman écorché suivi de L'Entonnoir du destin, publié d’abord en 2003 avant d’être réédité en 2017 chez Unicité. Deux thèmes semblent y prédominer : le problème de la communication, et la diversité des fonctions de l’Eros ; thèmes d’ailleurs probablement liés entre eux à la lumière de la bisexualité de l’auteur évoquée dans ce recueil. Mais avant d’aborder ces points dans le détail, ce qui frappe dans ce volume, c’est le caractère hybride de son esthétique, et c’est par ce point-ci que je commencerai mon analyse critique.
Une esthétique hybride discutable
L’auteur a fait le choix d’une esthétique qui ne fera pas l’unanimité chez ses lecteurs, et ne sera pas acceptée par certains, cela pour deux raisons d’ailleurs parentes : d’abord celle d’un genre littéraire hybride puisqu’il associe ou combine la poésie avec le genre de l’essai, que ce soit en objectivant dans pas moins de huit textes la question de la poésie (alors que comme poète il serait plutôt censé mettre cette poésie en acte dans l’oubli de son nom au lieu de réfléchir sur son essence), ou que ce soit en nommant nombre de créateurs, poètes, philosophes, peintres (plus d’une vingtaine en une centaine de pages), alors qu’à l’opposé Isidore Ducasse (Lautréamont) avait particulièrement tenu à bien prendre soin de maintenir la distinction entre poésie (Les Chants de Maldoror) et critique (intitulée chez lui Poésies d’un point de vue exclusivement étymologique au sens de « création » en général, et non littéral au sens de genre littéraire particulier) ; et seconde raison du caractère discutable de l’esthétique de Pizerra : la conformation formelle, stylistique de son verbe poétique, tant dans son vocabulaire que dans sa syntaxe, au langage habituel et même parfois populaire (« s’la jouer ») des onomatopées si détesté par Platon qui avait en horreur toute forme « d’imitation » ou mimésis (« aïe » ; « areuh » ; « toc » ; « pschitt »), Pizerra oubliant en cela que la littérature et plus particulièrement la poésie a d’abord comme fonction d’investiguer et d’explorer les ressources inédites du langage, et par là de la sensibilité et de la pensée, autres par conséquent que celles de l’usage habituel, socialisé, du langage.
Quelques critiques
Par-delà ces aspects esthétiques, on relève dans ce recueil un certain nombre de critiques portant sur différents thèmes : la « famille » comme « prison » entre un « père restructuré » et une « mère-vampire » qui se partagent les « dépouilles du pauvre gosse » ; les bûchers élevés par la morale et par la censure sexuelles ; la « ruse » et la « violence » qui exercent le « droit du plus fort » ; la nécessité d’exorciser les « voix criardes », les « larmes molles » et les « rires amers » ; ce qui explique au fond que l’homme soit un « loup » pour l’homme, et un « dinosaure à sang chaud ».
Le problème de la difficulté de communiquer
Ce problème lancinant auquel René Schérer avait consacré son second ouvrage (Structure et fondement de la communication humaine, Paris, SEDES 1966), Pizerra lui accorde une attention toute particulière de diverses manières, que ce soit en parlant du pouvoir qu’ont la fraternité et l’amitié de surmonter « l’incommunicabilité » ; que ce soit en distinguant communication verbale, rare, et communication charnelle, plus facile ; que ce soit au sujet de l’inhospitalité de qui « prétend accueillir » mais « ferme ses portes » ; que ce soit au sujet des formes de « l’incommunicabilité » que sont « malentendu et incompréhension » ; ou que ce soit encore au sujet des formes négatives de langage non verbal que sont les « larmes » et le « silence » des non-dits.
Quelques positivités
Enumérons les positivités parsemant ce recueil. D’abord au plan épistémologique une évocation des « fleurs du silence » et un éloge des « fleurs de Vérité ». Puis dans le domaine esthétique de ce poète qui « respire la fleur » puis « tourne le dos au philosophe », cet aveu d’une grande honnêteté : « Si la mort de l’autre m’indiffère, comment la mienne m’importerait-elle ? ». Ensuite au plan éthique la réitération de la nécessité « d’être soi-même » ; la reconnaissance de la « solitude » comme situation ou comme état où l’homme se crée, grandit, et finit par s’épouser ; non sans la contrainte subie de devoir « vivre avec la peur… bleue » ; mais néanmoins avec la sagesse contenue dans le « non-agir » ; le tout laissant entendre que « l’humain » est « l’étincelle des espoirs » : c’est ce qu’André Gide proclamait déjà à la fin de son Thésée en 1946. Quant au domaine métaphysique, il est intéressant de remarquer que si au poème V de l’Entonnoir l’auteur est conscient de la présence de « tous les âges de la vie » en nous, il ne s’intéresse en fait, à la différence de Charles d’Orléans et d’Arnold van Gennep, qu’à deux d’entre eux : l’enfance et la vieillesse (qu’il qualifie d’« ancrage à l’ultime Vérité » conditionnant la paix), s’abstenant de traiter plus particulièrement, dans ce même texte, des deux autres âges que sont la puberté et la nubilité, même s’il en parle brièvement dans d’autres textes comme on va le voir à présent.
Une réflexion approfondie sur la diversité des raisons de l’Eros
Que le désir et la pratique sexuels aient plusieurs fonctions, l’expérience réfléchie nous l’enseigne : la sexualité n’est pas seulement la satisfaction pratique d’un besoin physiologique ; elle est aussi communication avec autrui ; occasion de découvrir l’intériorité d’autrui et à travers elle divers problèmes de l’existence ainsi que les complexités du devenir humains ; introduction éventuelle à l’amitié et à l’entraide fraternelle ; recours cathartique au plaisir en vue de compenser les déséquilibres nerveux infligés par les épreuves subies de la vie ; relation à autrui où l’on peut découvrir et comprendre le devoir moral de justice et d’équité conditionnant la paix sociale ; et enfin instrument de reproduction permettant de perpétuer l’espèce humaine. De ces divers aspects d’Eros on retrouve quelques échos dans ce premier recueil de Pizerra, qu’il s’agisse du « porno » considéré comme « libération du corps, arme politique » ; qu’il s’agisse du rapport entre « érotisme » et « sacré », et du « phallus source de vie et d’intellect » ; qu’il s’agisse de l’« aventure des corps et des cœurs… heureuse et vraie » ; l’obscène étant non dans la matière de l’acte physiologique mais dans la « manière » de l’exécuter, nuance qui rappelle Platon (Euthydème 282 b) et le propos suivant de Jouhandeau dans son « Bréviaire » : « Ce qu’il est convenu de regarder comme un mal n’est mal que par la matière de l’action ; de là nécessité pour nous de recourir à une manière qui relève de la Beauté ». Cependant dans deux textes Pizerra déprécie le couple, et s’il réduit la reproduction sexuée à une fabrique de « progéniture d’esclaves aux mimiques sociales », il est bon de rappeler que le premier n’est qu’une option qui eût pu être autre, et que le second n’est qu’une éventualité parmi d’autres contraires. Ce qui nous introduit directement à ce qui suit.
Maladresse et contre-vérités
Dans le poème X de l’Entonnoir l’auteur aborde la question du « dieu » mais en reconnaissant qu’à ce sujet il « sait trop peu de choses » : dans ce cas pourquoi y consacrer un texte entier au lieu d’attendre que la pensée ait fait son chemin et assez mûri pour acquérir sur ce sujet des convictions, et prendre alors seulement la plume ? C’est là une maladresse d’auteur qu’accompagnent en outre quelques contre-vérités. L’auteur parle d’« apocalypse joyeuse », mais fallait-il entendre cette formule au sens étymologique simplement épiphanique de « révélation », ou au sens littéral et historique de « révélation » qui, en grec, est toujours employé en mauvaise part, et désigne dans le Nouveau testament les régimes de dictature politique (phénomènes qui n’ont rien de joyeux), comme c’était le cas des apocalypses bibliques selon Matthieu, Marc et Jean ? Autre contre-vérité : le Christ Jésus crucifié à mort ne fut jamais « violé », mais seulement violenté. Quant à penser que la « sagesse… ne se tient désormais que parmi les génies trop panthéonisés », nous ne le pouvons : il suffit de se rendre du côté des poètes surréalistes depuis un siècle pour constater sur pièces que la sagesse ne se borne pas à l’espace des auteurs socialement reconnus du grand nombre. Cloturant ce paragraphe, je terminerai la critique de ce recueil sur une note largement positive.
Un sommet clef
La pointe de ce recueil me semble résider dans son cri prophétique au poème XII et final de l’Entonnoir où l’auteur s’inquiète avec raison de savoir si « demain… saura t-il retrouver le goût d’une qualité, d’une sensibilité si près de disparaître, en aura-t-il notion » pour « l’emporter… sur les brutes d’ici, les barbares d’ailleurs » ? Tel est en effet l’enjeu primordial de toute culture vraie : sauver l’essence de l’homme en ses capacités d’humanité. Problème d’autant plus grave aujourd’hui dans les pays occidentaux où le wokisme de seconde génération met à mal les acquis vitaux des siècles voire des millénaires passés. La solution à ce problème résidant comme souvent voire comme toujours dans ce qui se trouve hors de l’homme et qui de l’extérieur imprime ses pressions sur lui : ce que Pizerra appelle le « choc du réel », notion de « choc » dont Gurdjieff avait fait l’un des thèmes de son enseignement, et qui semble être le seul facteur assez puissant pour vaincre dans les hommes la bête immonde qui anime encore aujourd’hui les individus qui se laissent aller à eux-mêmes sans considération pour autre chose qu’eux-mêmes.
Le second recueil
Après le premier recueil publié en 2003 (l’auteur avait alors 52 ans), Pizerra publia en 2012 chez Ecarts son second recueil : Aux Myrtilles de treize mille ans suivi de Mon Chemin sous la neige : il avait alors 61 ans. La première partie est un recueil de critiques d’esthétique sur des œuvres plastiques de peintres et de sculpteurs, la seconde partie étant composée de poèmes (où toute vulgarité a disparu, en dépit cependant de la reprise de quelques textes du premier recueil), signe que l’auteur demeure par goût fidèle à son esthétique hybride accordée au mélange des genres littéraires de l’essai et de la poésie, à cette différence près qu’ici ces genres ne sont plus imbriqués l’un dans l’autre mais distingués quoiqu’associés puisque réunis dans le même recueil. Je ne commenterai pas les lignes consacrées par l’auteur à des artistes parmi lesquels tous me sont inconnus excepté le nom d’Aline Gagnaire (1911-97), la peintre surréaliste célébrée notamment par Roger Borderie et Michel Camus en 1977 dans leur numéro 14-15 de la revue Obliques sur La Femme surréaliste, p. 120-125 : elles dénotent à la fois une sensibilité, une compétence, un talent, une originalité, et une culture diversifiée qui tonifient le texte et rendent sa lecture à la fois agréable et suggestive.
Passons à présent aux poèmes. On y retrouve quelques thèmes du premier recueil comme l’incommunicabilité et la solitude presque irréductibe et insurmontable, ou encore comme la nécessité d’être soi-même. Mais on a aussi le bonheur d’y rencontrer des thèmes nouveaux et profonds comme la reconnaissance du fait qu’on accepte plus facilement et aime plus volontiers les autres lorsqu’on est loin d’eux ; ou encore la définition du « poète » comme « objecteur… du sens, des sens », fait vrai qu’avaient déjà noté André Breton et les surréalistes, la différenciation de la « poésie » de toute « glose » donnant ici quelque peu tort au poète que Pizerra avait été lui-même été dans son premier recueil où il avait écrit une poésie mêlée de critique. Enfin deux notations sur le rapport du moi avec les autres en forme de paradoxe car si d’un côté il est vrai qu’on écrit et publie pour les autres (« écrire n’est rien si c’est pour soi »), d’un autre côté l’égocentrisme de certains scripteurs est tel qu’ils cherchent à capter l’attention des autres sur eux-mêmes (« l’autre… n’est-il pas souvent l’autre tel qu’on le veut pour soi ? »), si bien que le lecteur en revient de lui-même au bon vieux principe catégorique pratique de Kant disant : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité… toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen » (Fondation de la métaphysique des mœurs).
Le recueil s’achève en balbutiements de lexèmes juxtaposés sans verbe, un peu dans la manière expressionniste parce que l’écriture n’est plus à la mesure de l’infinité de l’essor vif d’une perception et d’une vie poétiques qui sont d’abord vision et praxis, un départ pour le vif que l’auteur semble évoquer en mentionnant l’existence des « myrtilles sans âge » aussi anciennes que l’humanité, et en symbolisant son désormais cheminement dans le vif par une marche du poète sous la chute de flocons de neige dont la tombée à terre finit par blanchir le chemin au point d’effacer toutes traces des pas du poète, et de plonger ce faisant l’itinérant dans une forme d’oubli qui ne l’affecte plus dans la mesure où celui-ci est tout à son affaire face au vif des myrtilles dont la présence exerce une sorte de pouvoir tutélaire, le fait que cette image soit le dernier mot du recueil semblant sans le dire mais en le montrant achever ce recueil dans une forme de silence éloquent, plein, et sans trouble, que l’on pourrait comparer en somme aux « blancs » d’Aline Gagnaire. Sortant de la lecture de ces deux recueils, je me dis que j’ai bien fait de les lire : ils m’ont découvert un poète authentique dont l’œuvre lapidaire contient quelques éclats où les propos dotés d’universalité que j’ai pu y glaner présentent l’intérêt de me renvoyer et de renvoyer chacun à un sentiment d’être confronté à un monde où les difficultés d’exister et notamment celle de communiquer n’entravent cependant pas la marche gratuite à l’être intellectuel et moral malgré les difficultés y inhérentes car en la matière seul l’être peut sauver l’homme de lui-même, des autres, et du temps.
Patrick Négrier, octobre 2023.

